Mamie Fatou, la catcheuse de Kinshasa 
 

« Longtemps, Fatou s’est couchée de bonne heure… »
Ces quelques mots écrits à la main sur la couverture d’un vieux cahier à spirale intriguent Pablo et Mina.
- Tu crois que ça a un rapport avec Mamie Fatou ? questionne Pablo.
- Montre, que je regarde !
Mina se saisit du cahier rouge, souffle sur la poussière et commence à le feuilleter. Elle découvre à l’intérieur un article de journal jauni titrant en grosses lettres bleues :  
Fatou Mboloko terrasse le géant Niaou-Niaou
- T’as vu la photo, Pablo ? On dirait bien elle !!! Mais en beaucoup plus jeune.
- T’es sûre ?
Les deux amis sortent de la cave de leur immeuble et vont s’installer sur le dernier banc du quartier qui tient encore debout. Mina ouvre le cahier et lit l'article à voix haute. Écrit dans
La Tempête des tropiques, il est daté du 17 juin 1981.
Le choc des titans opposant la légende du catch congolais Niaou-Niaou invaincu depuis 10 ans, à Fatou Mboloko a tenu toutes ses promesses. Le stade du Mbongui Saint-Michel de Brazzaville était trop petit pour accueillir tous les spectateurs. Beaucoup sont restés dehors.
Quand les deux champions sont sur le ring, la foule bruyante et colorée rugit de plaisir. Les premiers rounds sont d’une intensité terrible. Impressionnant avec sa crête rouge sur la tête, le géant Niaou-Niaou du haut de ses deux mètres, tente bien de saisir son adversaire mais à chaque fois la frêle Fatou évite les coups avec souplesse et agilité. Au cinquième round, Niaou-Niaou assène un terrible coup et dans un silence assourdissant la jeune femme s’écroule sur le sol. Groggy, elle reste inerte plusieurs secondes. La rumeur court dans la foule qu’il l’a tuée…
Soudain, alors que le colosse savoure déjà sa victoire avec ses supporters hystériques, la catcheuse de Kinshasa se jette comme une furie sur lui et escalade l’ogre de Brazzaville…
Une tache d’encre occulte toute la fin de l’article. Les enfants sont sous le choc.  
- C’est incroyable… Tu crois que ça peut être notre Mamie Fatou ?
Surexcités Mina et Pablo partent en courant et escaladent quatre à quatre les six étages de la grande barre de la cité. Essoufflés, ils tambourinent à la porte de gauche.
- Mamie FATOUUUUU ! C’est nous. Ouvre !
- Qu’est-ce qui vous arrive à tous les deux ? Vous avez croisé des lions ou quoi ?
- Mamie Fatou, Mamie Fatou ! C’est quoi cette histoire de catch ? De Kinshasa ? Et Fatou Mboloko : c’est toi ? Raconte…
- Oh là, là… Mais calmez-vous, gronde en rigolant la vieille dame. Ah oui… ce fameux cahier. Je l’avais oublié depuis le temps…
- Dis-nous : c’est toi sur la photo ? Et c’est quoi cette phrase incompréhensible ? Longtemps, Fatou s’est couchée de bonne heure…
- Ok. Posez vos fesses sur mon canapé. Prêts pour un grand voyage en Afrique au Congo ? C’était il y a bien longtemps. Mamie Fatou n’existait pas encore… juste Baby Fatou !
Je vivais avec mes parents et mes huit frères et sœurs à Kinshasa, la capitale de la République Démocratique du Congo. On était très pauvre et je passais mes journées à traîner dans les rues, à chahuter avec les garçons !
- T’allais pas à l’école ?
- Non. C’était pour les riches, l’école ! J’avais 10 ans quand j’ai découvert le catch, une sorte de lutte où toutes les prises sont permises. Ce sport était vraiment très populaire chez nous. J’ai commencé à le pratiquer avec mes camarades de rue.
- Mais tu ne craignais pas les coups, les blessures ?
- Non. J’aimais la castagne ! Et comme j’étais la seule fille, on a commencé à s’intéresser à moi. Quand j’ai eu quinze ans, des organisateurs m’ont proposé de faire des combats. La présence d’une catcheuse intriguait les spectateurs qui venaient de plus en plus nombreux. Mais comme c’était un milieu exclusivement masculin, il était inconcevable qu’une fille puisse gagner. Alors on me demandait de perdre et de me coucher sur le ring au milieu du combat. Les combats étaient truqués et on me donnait un peu d’argent en contrepartie.
- Mais c’est de la triche !
- Oui c’est vrai. Mais on était très pauvre. Et je ramenais de l’argent à la maison grâce au catch.
- Et pourquoi ce nom de Fatou Mboloko ?
- Mboloko, ça veut dire antilope en Congolais. On m’a donné ce nom parce que j’étais vive, souple et agile.
- Quand est-ce que tu as décidé de ne plus te coucher ?
- Juste après mes 18 ans. Les combats étaient de plus en plus durs. Je supportais de moins en moins les coups. Il y a un proverbe africain qui dit : les vivants sont debout et les morts sont couchés. J’ai décidé d’arrêter. Mais pas avant un ultime combat. Le plus important de ma jeune carrière, le plus médiatique aussi. Contre la légende Niaou-Niaou. Un monstre avec une tonne de muscles.
La suite, vous la connaissez puisque vous avez lu l’article de La Tempête des tropiques.
Longtemps Fatou s’est couchée de bonne heure sur le ring, mais ce jour-là, votre bonne vieille Fatou ne s’est pas couchée. J’ai relevé le défi et j’ai vaincu. Pour toutes les femmes du Congo, de l’Afrique et du Monde…

Nouvelle écrite dans le cadre du concours Émergences 2019 de la Charte des auteurs et illustrateurs  pour la jeunesse. Été 2019

Organisé par La Charte des auteurs et des illustrateurs pour la jeunesse​ pour la jeunesse, ce concours s’adresse aux auteurs ayant déjà publié entre 1 et 3 livres ou nouvelles.
Pour participer à la deuxième édition de ce concours d’écriture de nouvelles, il convenait de respecter trois contraintes :
- Cibler un lectorat de 9 à 12 ans
- Ne pas dépasser 5 000 signes (espaces comprises),
- Et surtout commencer son texte par : « Longtemps, Fatou s’est couchée de bonne heure… »


Le jury était composé d’auteurs, de professionnels de la littérature jeunesse et d’adolescents.
Les onze autres lauréats du concours Émergences 2019 sont : Géraldine Bobinet, Floriane Derain, Faustina Fiore, Perrine Lachenal, Lalou Doidpié, Anaïs Laporte​, Annaïg Le Quellec​, Olivier Manech, Olivier Roux, Julia Thévenot et Angelique Thyssen.

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